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    Au service du bien commun : une politicienne qui risque gros

    Cameroun : interview avec Patience Lobè, une femme qui puise sa force dans l’évangile

    vendredi 25 octobre 2013

    Patience Mollè Lobè, 56 ans, veuve, ingénieure, est la première femme à assumer la charge de vice-directrice au Ministère des Travaux publics dans son pays. Une histoire caractérisée par l’engagement pour son peuple à partir d’une profonde vie évangélique. Ce choix l’a poussée à créer une fondation pour aider les jeunes filles en difficulté, à promouvoir des initiatives dans le cadre de l’Économie de Communion (voir sous « Projets ») et à aider ses concitoyens à avoir une conscience civique active en faveur du progrès de son pays. Un choix de vie qui lui a aussi apporté des ennuis. Plusieurs fois menacée de mort, elle n’abandonne toutefois pas.

    « J’ai connu la spiritualité de l’unité en 1977 – raconte-t-elle – alors que j’étais au lycée. J’ai voulu en savoir plus et je suis sortie de cette première rencontre avec une seule idée en tête : l’importance d’aimer, de servir les autres. Mon premier geste a été de préparer le repas pour ma tante, même si je n’aime pas cuisiner. »
    Avant de commencer les études universitaires, elle décide de passer une année et demie dans la cité-pilote des Focolari à Fontem (Cameroun), « parce que je ressentais – explique-t-elle – qu’avant l’université je devais vivre une expérience spirituelle profonde qui m’aide à mettre des bases solides à ma vie ».
    Elle est l’unique femme à l’école d’ingénieurs. « Durant ma dernière année d’études – continue Patience – je me suis fiancée avec un jeune de ma région et nous nous sommes mariés l’année suivante. Nous n’avons pas eu d’enfants, mais nous ne l’avons pas vécu comme un manque, parce que nous nous sommes engagés sur de nombreux fronts au service de la communauté : comme une activité dans le cadre de l’économie de comunion et une fondation pour les jeunes filles en difficulté. Subitement, mon mari, pourtant sportif et bien portant, présente des problèmes à l’estomac et, après quelques mois, il meurt à seulement 55 ans. »
    Désormais veuve, elle exécute son rôle de chef de service pour le compte du Ministère des Travaux publics, alors que le Gouverneur la veut au Secrétariat de la Commission pour les Affaires publiques. « Cependant, j’ai vu qu’après quelques années la corruption s’était infiltrée – raconte-t-elle – c’est pourquoi j’ai présenté ma démission. Mais, contre toute attente, je suis promue sous-directrice. J’essaye d’effectuer ce nouveau service fidèle à mes principes chrétiens – continue Patience – même si ce n’est pas facile. »
    « Une année après, en 2007, je suis promue vice-directrice du Ministère des Travaux publics dans la région la plus riche du pays. C’est la première fois qu’une femme assume une telle fonction. Cependant, les menaces commencent. Quelques collègues ont les mains liées, ils ne peuvent plus faire comme avant… Ils essaient de me faire échouer, me présentent des travaux avec des bilans erronés. Je suis contrainte de revoir à fond chaque adjudication avant de signer la concession. Je reçois quelques appels anonymes. Un jour, cinq personnes essayent même d’entrer chez moi, à 15 km de Douala, alors que je suis en ville. Le gardien réussit à les arrêter. Je vois des personnes qui rôdent près de chez moi, je porte plainte à la police. Ils me disent de les avertir de chacun de mes déplacements. La vie devient impossible. »
    Entretemps, le ministre, voyant comment Patience réussit à travailler en rassemblant tout le monde, veut l’amener au Ministère. Elle est fatiguée de lutter, mais « j’ai compris que je devais encore ‘donner la vie pour mon peuple’ – confesse-t-elle. J’ai accepté le rôle de directrice pour apporter l’esprit évangélique dans ce domaine si difficile, me maintenant ferme contre l’illégalité. Je suis allée de l’avant, parce que je n’avais aucun intérêt personnel. C’était ma contribution au bien du pays. Maintenant, même en étant officiellement à la retraite, je préside une commission des Affaires publiques. J’ai évalué des centaines de cas, évitant que de l’argent soit pris de façon illégale ».

    « Récemment – continue-t-elle – on m’a demandé de poser ma candidature comme députée. » Cependant, les menaces deviennent plus fortes. « Le lendemain des nominations des listes de mon parti, durant la nuit, je me réveille, une arme pointée sur moi… » Bien que sa liste soit retenue comme la meilleure, une autre a été choisie sans explication. « Je me suis quand même déplacée pour convaincre tout le monde qu’il est important d’aller voter, maison après maison, créant un climat de famille dans ma maison qui, entretemps, était devenue le quartier général de la campagne. Le jour du vote, une autre menace : cinq militaires armés arrivent chez moi, me cherchent… mais ne me trouvent pas. En fait, j’avais été prévenue par les autorités. »

    Propos recueillis le 12 octobre 2013, au Centre international du mouvement des Focolari, à Grottaferrata (Rome).

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