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    La banque : une entreprise sans but lucratif ?

    Réflexion sur la crise financière

    dimanche 1er février 2009
    par L. Bruni, professeur d’économie à l’Université de Milan- Bicocca,
    coordinateur du projet de l’Économie de Communion des Focolari
     
    La crise financière remet en question autant le rôle des banques que nos modes de consommation. Une réflexion de fond s’impose, en particulier sur la responsabilité sociale des établissements bancaires.
     
    Après les faillites des banques et fonds américains de ces dernières semaines, il est désormais clair que nous nous trouvons face à la crise financière la plus grave depuis 1929. Il suffit de penser que la somme qu’Henry Paulson, Secrétaire américain au Trésor, a demandé au Congrès américain d’affecter pour relever les banques et les débarrasser de leurs actifs « toxiques » s’élève à 700 milliards de dollars, un chiffre égal à 5 % du PIB des États-Unis.
     
    Aux racines du mal
     
    Sommes-nous donc proches de la fin du capitalisme ? Peut-être pas, mais il est probable que nous assistons à la fin d’un certain capitalisme financier et spéculatif – qui a mal évolué et de façon démesurée au cours des deux dernières décennies – dont la crise actuelle n’est qu’une (et certainement pas l’unique) éloquente expression. Une crise dont les causes ont des racines profondes, dans le système financier mais aussi dans nos styles de vie et de consommation.
    On trouve une première cause dans la dénaturation du rôle et de la fonction de la banque et de la finance. Les institutions bancaires et financières sont indispensables à l’économie moderne. La banque a été, et continue à être, une courroie de transmission sociale entre générations (l’épargne d’un adulte permet à un jeune d’investir) et entre familles et entrepreneurs. La banque et la finance sont donc des institutions essentielles au bien commun. Ce sont en effet les Monts de piété des franciscains, inventés au XVe siècle, qui ont constitué les premières banques populaires, comme un moyen pour libérer les pauvres de l’étranglement de l’usure. La maladie du capitalisme contemporain vient de la transformation progressive des banques en institutions de spéculation. Le spéculateur est quelqu’un qui a pour but de maximiser le profit. L’activité qu’il développe n’a aucune valeur intrinsèque, elle n’est qu’un moyen pour enrichir les actionnaires.
     
    Reconnaître aux banques
    une responsabilité sociale
     
    L’économiste Yunus, prix Nobel de la paix, fondateur de la Grameen Bank, l’une des innovations financières les plus intéressantes du siècle dernier, a plus d’une fois affirmé que, dans l’économie de marché, l’accès au crédit est un droit fondamental pour l’homme, car sans ce droit les personnes ne parviennent pas à réaliser leurs propres projets et à sortir des nombreux pièges de la misère. Si cela est vrai, la banque spéculatrice doit être l’exception et non la règle de l’économie de marché, ne serait-ce que parce que les produits que gère la banque sont toujours des produits à haut risque. Il faut en effet noter que la crise actuelle n’a pas été déclenchée par les banques ordinaires, mais par les banques d’affaires (d’investissements), fortement spéculatrices.
    Cela peut sembler paradoxal, mais la nature de la banque est plus proche de l’entreprise à but non lucratif que de l’entreprise spéculative. L’entreprise à but non lucratif (comme les universités ou les théâtres) est une institution qui a une obligation d’efficacité et d’économie, elle n’a pas pour but le profit mais les intérêts d’un grand nombre d’individus. Ce n’est pas par hasard que, des Monts de piété aux banques coopératives, la banque s’est considérée comme une entreprise sans but lucratif, parce qu’elle avait de nombreux intérêts à satisfaire. Ce que les faillites, et plus encore les plongeons, de ces jours derniers nous apprennent c’est que la banque est une institution d’une grande valeur sociale et qui a de grandes responsabilités : on ne peut pas la laisser en butte au jeu risqué de la maximisation des profits pour les actionnaires, à cause de la pluralité des intérêts qu’elle doit satisfaire. La nouvelle réglementation attendue des marchés financiers, que beaucoup d’économistes souhaitent, va dans le sens de reconnaître aux banques une responsabilité sociale qu’elles ont perdue dans les dernières décennies, malgré une croissance exponentielle des instruments d’évaluation du risque et des agences de rating (notation, évaluation).
     
    Des modes de vie insoutenables
     
    Mais derrière cette crise, on trouve aussi une pathologie de la manière de consommer des familles, qui depuis le capitalisme américain s’étend à tout l’Occident opulent. L’endettement excessif des familles américaines a créé un terrain fragile qui s’est écroulé sous le poids de la crise des « subprimes » (prêts immobiliers accordés à des ménages américains aux revenus modestes). Les emprunts pour la maison se sont en effet ajoutés à toute une série de dettes dans une culture qui privilégie une consommation « ici et maintenant » et qui a oublié la valeur, aussi éthique, de l’épargne. Personne ne nie que, jusqu’à une certaine limite, la dette des familles puisse être favorable à l’économie et au bien commun. En réalité, la consommation est de plus en plus souvent sollicitée et dopée par un système économique et financier, dont les médias se font complices, qui incite les familles à s’endetter au-delà de leurs réelles possibilités de remboursement de leur dette. L’institution financière qui prête trop et à des personnes qui ne sont pas en mesure de rembourser, n’est pas moins barbare que celle qui prête trop peu aux personnes appropriées.
    La crise actuelle peut donc se révéler comme une grande occasion de réfléchir profondément aux modes de vie insoutenables engendrés par l’actuel capitalisme financier. Il ne s’agit pas d’imaginer une économie sans banque et sans finance. Mais celles-ci sont trop importantes pour qu’on les laisse entre les mains des seuls spéculateurs. Une bonne société ne se fait pas sans banques et sans finance, mais il lui faut de bonnes banques et une bonne finance.
    L’histoire de la finance européenne a, depuis des siècles, donné vie à des institutions bancaires ayant pour but un certain idéal, qui ont humanisé l’économie moderne. Aujourd’hui encore il faut que fleurissent des entrepreneurs et des banquiers animés par des buts plus grands que le seul profit. Sans ces nouveaux acteurs il n’y aura de démocratie ni économique ni politique.
    Le défi est alors avant tout culturel et anthropologique et pour le relever il faut l’engagement de tous et de chacun. À l’intérieur et en dehors des marchés.
    Luigino Bruni
    Nouvelle Cité, novembre 2008

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