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    Morán : aspects anthropologiques du dialogue

    dimanche 3 avril 2016

    Intervention du coprésident des Focolari, J. Morán, à l’Université de Bombay, au cours d’un récent voyage en Inde
    photo © CSC Audiovisivi

    "Le dialogue est un vrai signe des temps, mais il représente une réalité que nous devons approfondir à tous les niveaux.
    A la suite de Jean-Paul II et d’autres penseurs contemporains, Chiara Lubich a appliqué à notre époque, au moins en ce qui concerne l’Occident, le concept de « nuit culturelle ». Non pas une nuit définitive, mais une nuit qui, selon elle, cache une lumière, une espérance.
    Aussi pourrions-nous dire que dans cette nuit de la culture, qui est aussi une “nuit du dialogue”, est contenue une lumière, autrement dit la possibilité d’élaborer ensemble une nouvelle culture du dialogue. Pour y arriver – à mon avis – la première étape consiste à découvrir que le dialogue est si enraciné dans la nature humaine que dans toutes les cultures nous pouvons trouver ce que j’appellerais « les sources du dialogue ». Ces sources se trouvent dans les grands Textes sacrés et sont essentiellement de deux types : la source qui jaillit de l’expérience religieuse et celle qui naît de la recherche philosophique de l’humanité. En ce sens nous devrions parler de source biblique, coranique, védique etc. Cela signifie que dans les Ecrits de toutes les traditions religieuses on met fortement l’accent sur le dialogue. Nous devrions aussi puiser dans la philosophie grecque, la métaphysique de l’Islam, les Upanishad, la pensée bouddhiste etc.…

    En Occident, au cours du siècle dernier, s’est développée une vraie philosophie du dialogue qui prend racine dans la pensée hébraïque et chrétienne. Je puise, de façon particulière, dans celle-ci pour vous offrir quelques principes concernant une anthropologie du dialogue.
    1 – Le dialogue est inscrit dans la nature de l’homme, au point qu’on peut dire qu’il est la définition même de l’homme.
    2 – Dans le dialogue « chaque homme est complété par le don de l’autre », c’est-à-dire que nous avons besoin les uns des autres pour être nous-mêmes. Dans le dialogue je fais don à l’autre de mon altérité, de ma diversité.
    3 – Chaque dialogue « est toujours une rencontre personnelle ». Il ne s’agit donc pas seulement de paroles ou de pensées, mais du don de notre être. Le dialogue n’est pas une simple conversation, ni une discussion, mais quelque chose qui touche au plus profond les interlocuteurs.
    4 – Le dialogue « exige silence et écoute ». C’est un aspect décisif, car le silence est important non seulement pour parler correctement, mais aussi pour penser correctement.
    5 – Le vrai dialogue « constitue quelque chose d’existentiel  », parce que nous y mettons en jeu notre personne, notre vision des choses, notre identité. Parfois nous sentons que nous perdons notre identité culturelle, mais ce n’est qu’un passage parce qu’en réalité l’identité s’enrichit immensément en s’ouvrant. Nous devrions avoir une « identité ouverte ». Ce qui implique de savoir qui nous sommes ; mais aussi d’être convaincus que « lorsque je me comprends avec quelqu’un…je sais aussi mieux qui je suis » (Fabris).

    D’autres principes encore. Le dialogue authentique “a beaucoup à voir avec la vérité”, c’est un approfondissement de la vérité. Pour l’Antiquité grecque le dialogue était la méthode pour arriver à la vérité. Cela signifie que la vérité a toujours besoin d’être complétée, personne ne la possède, c’est elle qui nous possède. Il ne s’agit donc pas d’une relativité de la vérité, mais du « caractère relationnel de la vérité » (Baccarini).
    « Vérité relative » signifie que chacun a sa vérité et qu’elle vaut seulement pour soi. « Vérité relationnelle » veut dire au contraire que chacun participe et met en commun avec les autres sa participation à la vérité, qui est une pour tous. Ce qui nous diffère, c’est la façon dont nous arrivons et comment nous participons à la vérité. C’est pourquoi il est important de dialoguer : pour nous enrichir des divers points de vue.
    Dans la relation chacun découvre des aspects nouveaux de la vérité comme s’ils étaient les siens. Comme le dit Raymond Pannikkar : « D’une fenêtre on voit tout le paysage, mais pas totalement ».

    C’est ce que nous disions plus haut : il s’agit de concevoir la différence comme un don et non comme un danger. L’un des grands paradoxes de notre temps est que dans ce monde globalisé nous avons peur de la différence, de l’autre.

    Le dialogue, enfin, « requiert une forte volonté ». L’amour de la vérité me conduit à la chercher et à la vouloir, et c’est pour cette raison que je me mets à dialoguer.
    Deux derniers principes. Le dialogue « n’est possible qu’entre personnes vraies » et c’est seulement l’amour qui nous rend vrais. Autrement dit, l’amour prépare les personnes au dialogue en les rendant vraies. Ce qui rend l’échange fécond, c’est la sainteté de celui qui parle et celle de celui qui écoute. Tels sont les enjeux du dialogue dans toutes ses dimensions : il suppose des personnes vraies et il les rend plus vraies.

    Enfin : la culture du dialogue « ne connaît qu’une seule règle qui est celle de la réciprocité ». Il faut ce va et vient pour qu’il y ait un dialogue authentique. Aujourd’hui on parle beaucoup d’inter-culturalité. Je pense qu’une véritable inter-culturalité est possible si nous commençons à vivre cette culture du dialogue. Personne n’a jamais dit qu’il est facile de dialoguer. Cela demande une disposition qu’on évoque difficilement aujourd’hui : l’esprit de sacrifice. Le dialogue suppose des hommes et des femmes […] morts à eux-mêmes pour vivre l’autre ».

    J. Morán , Université de Bombay, 5 février 2016

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